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27 janvier 2020

Des voeux surprenants

Invité au nom de mon association, j’ai eu l’honneur d’assister aux vœux conjoints des plus hautes autorités départementales, le préfet et le président du conseil départemental. La cérémonie s’est tenue, comme il se doit, en préfecture, non loin de nos locaux de la Maison de la Nature et de l’Environnement. Le buffet était très correct, sans être luxueux. J’ai amorcé quelques conversations, préludes, j’espère, d’autres rencontres. Un ancien repris de justice s’était incrusté dans l’assistance, prétendant avoir oublié de répondre à l’invitation. Ayant purgé sa peine et souhaitant retrouver sa situation ancienne, il parut cependant très seul, mais nul ne s’apitoya sur son sort.

Mais là n’est pas l’essentiel. Je dois surtout rendre compte des discours solennellement prononcés à partir de textes écrits, et sans doute préparés avec l’aide des cabinets respectifs, car ils témoignent directement de la vision de la République promue par nos autorités. Abordant la soirée avec la candeur du novice et mes a priori sur ce que j’allais entendre, je dois dire que je fus surpris.

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Les deux discours étaient construits presque sur les mêmes registres, signe de la proximité intellectuelle et politique du représentant de l’Etat et de celui du Département, chacun conservant ses spécificités.

Le premier registre était celui de la République une et indivisible, avec les mots que l’on devait déjà entendre au 19ème siècle. Après les longues salutations protocolaires, chacun remercia ses services et se félicita de l’excellente coopération entre l’Etat et le Département. Les forces de l’ordre, nos gendarmes, nos policiers, la sécurité civile, les pompiers, les agents de l’équipement furent publiquement honorés et applaudis. Le préfet promit qu’il serait inflexible et d’une très grande vigilance pour sanctionner les chauffards et, ainsi, garantir la sécurité sur les routes.

Par la grâce de l’élection ou la vertu de la nomination, nos deux hôtes sont représentants du peuple. Alors, ils exprimèrent avec conviction l’idéologie dominante, socle commun des élites depuis plusieurs décennies, par-delà les alternances. En trois mots : croissance, attractivité, croissance. Ces propos idéologiques, courts et intenses, eurent la vertu de me rappeler mon identité de minoritaire. Je tiquai, car il n’est jamais agréable d’entendre quelque chose que l’on désapprouve, mais le discours avait sa légitimité. Le pouvoir porte ses valeurs sans les cacher.

Jusque-là, tout allait bien.

Pour le deuxième temps de son discours, annoncé comme la séquence bilan de l’année écoulée, le président du département égrena longuement les réalisations de sa collectivité. J’ai d’abord cru qu’il lisait un rapport d’activité. Nous étions dans le registre de la communication, peu éloigné, comme souvent, du plaidoyer pro-domo. Quant au préfet, il n’eut pas la tâche facile, mais il accomplit sa mission courageusement et avec abnégation : donner un coup de projecteur sur la politique inclusive de l’Etat et ses réussites méconnues en faveur de la justice sociale, ouvrir des chemins d’espérance pour la jeunesse qui peut maintenant s’engager citoyennement via le Service national universel.

J’étais venu pour les vœux, j’ai compris que la campagne électorale est permanente, même pour un haut fonctionnaire qui ne craint ni les changements de ministres, ni les renversements de majorité.

A mon gout, il aurait été convenable d’en rester là. Mais je ne suis pas préfet. Mais je ne suis pas président du département. Eux, sont combatifs. Ils ne craignent pas les dérives car ils les contrôlent. Ils connaissent la vérité, ils savent s’en accommoder. Voilà le troisième registre, peu glorieux, que mon rôle de sentinelle de l’environnement m’interdit de passer sous silence.

Je ne sais pas s’ils s’étaient donnés le mot pour afficher leur harmonie. En tout cas, ils étaient en phase l’un avec l’autre pour dénoncer avec une extrême vigueur le dénigrement du monde agricole. Dans les salons de la préfecture, on a le bon goût d’éviter le globish, ce fut donc haro contre le dénigrement. Ont-ils lu récemment Umberto Eco « Construire l’ennemi » ? L’ennemi, si utile pour souder la communauté et resserrer les rangs des fidèles, et peu importe s’il est virtuel.

Pour conclure et tempérer son allocution, le président du département évoqua les trois piliers du développement durable. Rien n’est perdu, poursuivons le dialogue, me dis-je. Le préfet prit de la hauteur républicaine et retrouva le sens de la cohésion nationale que l’on attend de lui. Il remercia non seulement tous les maires et élus sortants, mais aussi tous les candidats, sans en exclure aucun. Malgré ses faiblesses et des égarements ponctuels que l’on voudrait passagers, l’administration reste parmi les piliers les plus solides de notre démocratie. Le préfet nous souhaita à tous une réussite économique et sociale, oubliant l’environnement. Bel étourdi ou fidèle serviteur de l’Etat ?

Après des applaudissements républicains parfaitement calibrés par l’assemblée, nous pûmes boire paisiblement un verre de champagne à la santé des forces vives du pays, passeurs d’avenir durable.

Francis Odier, 20 janvier 2020

A lire : Les supplétifs du « greenbashing », Stéphane Foucart, Le Monde du 20 janvier 2020

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